The Tree of Life, Terrence Malick, 2011
C’est toujours plus facile de dire du bien d’un film une fois qu’il a reçu la Palme d’Or du festival de Cannes. Pourtant, pour Tree of Life, l’affaire n’est pas si aisée, tant ce film peut susciter la controverse. On a pu lire dans la presse la palette complète des qualificatifs, de l’ennui profond à la gloire éternelle. Nous rangerons ce film dans la catégorie des chefs d’œuvre vouée à une gloire éternelle sans la moindre hésitation.
Ce film demande aux spectateurs de faire un effort particulier: accepter que le film ne soit pas le support ou vecteur d’une histoire mais qu’il soit une histoire en soi ; autrement dit, ce n’est pas une histoire mise en images mais bien les images (leurs compositions, leurs arrangements, leurs dispositions, etc.) qui créent le fond du récit.
Alors quelle est « l’histoire » justement ? Dieu a créé l’univers ; la terre, le ciel et les océans. Jusque-là, pas de surprise… Et tant qu’à faire, il a crée un univers beau, harmonieux, paisible. Il a également créé la Vie, des hommes et des femmes, eux-mêmes capables d’engendrer la Vie. Attardons-nous alors sur un « spécimen » de couple humain. Une mère, un père, trois fils, dans les années 1950 aux Etats-Unis. Tous vivent en harmonie avec la Nature créée par Dieu. En quelques coups de caméras habiles, on partage le vrai Bonheur. Mais un des fils cadets meurt. En découle un paradoxe, toile de fond du film : comment dans un Univers beau et ordonné par Dieu un enfant de 19 ans peut-il mourir ?
Pour résoudre cette question universelle, le spectateur est invité à suivre le récit et le point de vue du frère ainé de la fratrie. Dès le début du film, on peut le voir adulte, dans son futur, notre présent, l’esprit égaré. Il se cherche et cherche à résoudre le paradoxe du libre arbitre de la condition humaine au milieu des gratte-ciels d’une capitale mondiale où on le sent désespérément seul.
Retour alors dans le passé, dans l’éducation de l’aîné. Education surprotégée et binaire. D’un côté, la mère, Mère Nature, toujours les pieds dans l’herbe, jamais loin de l’eau, la Grâce et la Bonté. Le malheur humain n’existe pas dans son Monde. L’Homme vit en harmonie avec l’Univers créé par Dieu. Nous sommes dans le Beau. De l’autre côté, le Père ; un univers plus froid, celui de l’entreprise, de la Justice, de la rigueur et de la morale. Il faut travailler dur pour devenir ce qu’on a choisit d’être. Le malheur ne fait pas partie de l’équation.
L’éducation oscille entre la bonté de la mère et la sévérité du père, mais toujours à l’abri de l’extérieur et des vicissitudes de la condition humaine. C’est l’Eden. Avec la Mère on vit sa destinée au sein de l’Univers ; avec le père on est acteur, ou on croit l’être.
Seulement les enfants parcourent le monde avec curiosité. Ils vont à la ville. Ils découvrent ce qui ne devrait pas exister : d’abord un vieillard dont ils se moquent, puis la maladie avec un boiteux, ce qui les inquiète un peu plus, puis le Mal avec des bandits arrêtés par la Police, « dit maman, ça peut arriver à tout le monde ? », et enfin, la Mort, avec un camarade qui se noie (les 3 premiers thèmes en un seul plan de quelques minutes – les enfants marchent sur un trottoir)
Quoi ! Mon père, qui est si dur avec nous, qui a l’air si sur de lui, qui n’arrête pas de nous dire qu’on peut devenir ce qu’on a envi d’être, ce Père tout puissant ne peut même pas sauver un enfant de la noyade !!!! Et ma mère, qui pense que tout est beau et bon !! La vie n’est alors qu’un mensonge et la découverte de ce mensonge entraine la Haine et la Peur. L’aîné : « Mon Dieu, comment redevenir comme avant ? comme eux ? ». Comment retrouver l’Eden ? Puis la haine se transforme en résignation, en acceptation, en compréhension.
A l’âge adulte, le père et la mère ne cessent de s’affronter dans l’esprit de l’ancien enfant, même s’il a compris bien vite qu’il suivrait la trajectoire de son père. Il s’est éloigné de la Beauté et de la Nature. Scènes hallucinantes où Sean Penn, qui interprète l’enfant devenu adulte, cherche dans la Nature l’Eden que la mort de son frère l’avait fait oublié. Il cherche la présence de Dieu dans cette existence chaotique, il cherche la Création et le Destin au milieu d’un parcours régi par le libre arbitre. Il voit enfin son père et sa mère s’embrasser, être un « couple », être ensemble, ce qui n’arrive jamais dans le film. Il peut redescendre de son gratte-ciel l’esprit apaisé.
On pourrait disserter des heures sur les thèmes abordés par ce film qui sont nombreux, peut-être trop, mais qui sont universels. La grande force du film n’est pas d’être aussi conceptuel que le résumé que nous en proposons. Sa force réside dans sa capacité à évoquer, et non raconter, cette condition humaine en quelques plans. Les plans ne sont jamais reliés entre-eux ; impossible de deviner ce qui apparaîtra à l’écran 3 secondes plus tard : les vagues de l’océan, le regard bienveillant de la mère sur une musique romantique, un arbre au soleil, la beauté d’un dinosaure sur la plage, la sévérité d’un père jouant du Bach à l’église, la peur d’un enfant…. Cet enchaînement est déconcertant et risque de perdre le spectateur (surtout le dinosaure). Mais il permet de faire partager une vision, des émotions, que chacun peut interpréter selon son histoire personnelle.
Un film en forme de prière, où chaque personnage psalmodie à tour de rôle en voix-off les tourments de son âme, au plus proche de l’âme de son auditeur. Un film déroutant qui montre que le cinéma peut encore innover, surprendre et émouvoir.
